La pression belge met les fédérations européennes de bricolage sur la sellette
Erwin Van Osta (EDRA/GHIN) et Caroline Van der Voort (HIMA Network) plantent le décor
Le paysage européen de la vente au détail de produits de bricolage est en train de connaître un changement remarquable sur le plan de la gestion, car deux des fédérations les plus influentes du continent se dotent presque simultanément d'un cachet belge. Ainsi, Caroline Van der Voort (copropriétaire de Calodar) a succédé à Reinhard Wolff à la tête de HIMA Network, la plate-forme internationale des fabricants et des fournisseurs. Du côté des détaillants, Erwin Van Osta (PDG de Hubo) a pris la tête de EDRA/GHIN, l'association européenne des détaillants en bricolage, où il succède à Thierry Garnier. En somme, une constellation unique qui soulève des questions sur le leadership, l'évolution de la relation entre détaillants et fournisseurs et la pression réglementaire européenne croissante.
Un tandem huilé
Vous entrez presque simultanément dans une période difficile pour le secteur du bricolage. Qu'est-ce que cela signifie pour vous de diriger ensemble ces importants réseaux européens à ce moment précis?
Caroline Van der Voort: "Ce mandat nous donne la marge de manœuvre nécessaire pour transposer sur la scène européenne ce qui a été construit pendant des années en Belgique. Erwin et moi avons toujours bien travaillé ensemble sur la base d'intérêts communs, et nous voulons pouvoir utiliser ce réflexe au niveau européen également. Cela ne peut se faire que sur la base d'une confiance mutuelle qui, heureusement, existe déjà. Parce que nous connaissons bien la vision et le mode de raisonnement de l'autre, nous avons un grand avantage pour gérer des dossiers complexes au-delà des frontières nationales. En fin de compte, nous tirons tous deux à la même corde et nous voulons laisser derrière nous un secteur nettement plus fort face aux défis de demain."
Erwin Van Osta: "La tendance à la concertation et à la coopération est ancrée dans la culture belge. Le passé le prouve. Avec la Belgian DIY Association, par exemple, nous avons réuni les fournisseurs et les détaillants autour d'une table bien avant que d'autres pays n'y songent. Aujourd'hui, nous étendons cette approche au niveau européen et même mondial grâce à EDRA/GHIN. En outre, une telle chose ne se fait pas du jour au lendemain, car Caroline et moi siégeons au conseil d'administration de ces fédérations depuis des années. Le fait qu'il y ait aujourd'hui deux Belges à la tête des fédérations de fournisseurs et de détaillants en même temps est assez exceptionnel, mais il garantit que nous pouvons développer cette coopération européenne sur la base d'une profonde confiance mutuelle.
De grandes chaussures à remplir
En tant que poids lourds absolus, Thierry Garnier et Reinhard Wolff ont laissé de grandes traces. Comment allez-vous gérer cet héritage? Et quels nouveaux accents souhaitez-vous mettre?
Caroline: "Tout d'abord, je voudrais remercier mon prédécesseur Reinhard pour ses énormes réalisations. Grâce à sa vision stratégique aiguisée, il a amené HIMA là où la fédération se trouve aujourd'hui. Pour ma part, je souhaite surtout faire une plus grande place aux PME dans nos activités. En tant qu'entrepreneur, je sais très bien quels pièges elles doivent éviter face aux grandes multinationales. Je veux donc faire en sorte que ces entreprises aient une voix plus forte et plus soutenue. Je veux aussi rendre HIMA plus visible dans le paysage général. Non pas pour des raisons de profilage, mais pour générer une plus grande reconnaissance.
Erwin: "Je tiens bien sûr à remercier mon prédécesseur Thierry pour le travail qu'il a accompli et pour l'opportunité qui m'a été donnée de diriger cette équipe. Cela dit, une fédération comme EDRA/GHIN ne repose jamais sur les épaules d'une seule personne. Elle est la somme d'un conseil d'administration fort et d'une équipe de gestion motivée, le président jouant essentiellement le rôle de visage vis-à-vis du monde extérieur.
Il ne faut pas s'attendre à de grands bouleversements, car les changements dans un secteur comme le nôtre sont plutôt progressifs. En même temps, le contexte est devenu beaucoup plus complexe. La révolution numérique rebat les cartes, de nouveaux concurrents apparaissent et les relations entre fournisseurs et détaillants s'en trouvent parfois tendues. C'est pourquoi l'une de mes tâches essentielles en tant que président est de mettre les différentes parties sur la même longueur d'onde et de veiller aux intérêts communs. Les discussions peuvent être animées, à condition que chacun garde à l'esprit la situation dans son ensemble.
En fin de compte, vous tirez sur la même voile, même si c'est sous des angles différents. Existe-t-il des structures de coopération formelles entre les deux organisations?
Caroline: "Le Global DIY Summit est hébergé par une société commune, dans laquelle EDRA et HIMA détiennent chacune une participation de 50%. C'est la structure officielle que nous utilisons depuis de nombreuses années pour organiser le sommet. Bien qu'il y ait déjà une grande richesse d'expertise mise en commun, nous voulons continuer à développer cette plateforme pour en faire un véritable centre de connaissances - un phare où notre synergie prend une forme plus tangible. En outre, il y a "Make it Zero", le projet sur le champ d'application 3 et la durabilité qui a germé à partir d'EDRA et qui est dirigé de main de maître par John Herbert. C'est une question obstinée, mais une responsabilité que nous devons assumer ensemble. Personne ne peut gérer seul cette transition."
Erwin: "Les structures officielles sont en place, mais nous voulons aller plus loin. Aujourd'hui, le sommet est principalement une conférence, alors que nous voulons mettre davantage l'accent sur le partage structurel des connaissances. Le partage d'informations, de connaissances et de savoir-faire entre l'offre et la demande, auquel Caroline a fait référence précédemment, devient de plus en plus important; après tout, nous sommes confrontés exactement aux mêmes défis. Nous devons également mettre ensemble sur les rails la transition vers une économie sans carbone, aussi complexe que cela puisse être parfois."
Un poing stratégique dans une Europe complexe
Caroline, vous avez mentionné précédemment que le renforcement de la voix des PME est une priorité absolue dans votre mandat. Où se situe le problème à l'heure actuelle?
Caroline: "Le problème réside principalement dans l'inégalité structurelle à la table des négociations. Entre les poids lourds, les règles du jeu sont essentiellement les mêmes; pour les petites entreprises, en revanche, ces relations sont complètement différentes. Je ne veux pas parler d'emblée d'abus de pouvoir, mais l'asymétrie est suffisamment importante pour ne pas la traiter avec désinvolture. C'est précisément là qu'une fédération peut peser de tout son poids, en donnant à ces acteurs une voix collective qu'ils n'ont pas individuellement. C'est ce que fait HIMA Network, entre autres, en tant que membre de SMEunited, l'organisation faîtière européenne qui agit depuis des décennies en tant que porte-parole des PME sous la devise"Think Small First."
Constate-t-on le même décalage dans la manière dont les entreprises digèrent l'avalanche législative croissante?
Caroline: "Oui, absolument. La frénésie législative est gigantesque en ce moment. De plus, l'Europe hésite constamment dans ses politiques de durabilité. Entre-temps, beaucoup de choses ont été ajustées ou atténuées, mais dès que les grands clients doivent répondre à ces exigences, nous, en tant que fournisseurs, sommes inévitablement entraînés dans le mouvement. Nous devons suivre le mouvement. D'autant plus lorsque les normes scope 3 sont sur la table et que nous devons prouver nos émissions noir sur blanc."
Erwin: "Pour les PME, il est évident que cela grève leur budget. Les connaissances spécialisées, les analyses approfondies et les ajustements organisationnels coûtent de l'argent et de la main-d'œuvre qui ne sont généralement pas disponibles. Mais même les géants cotés en bourse n'ont pas le vent en poupe. Les actionnaires et les marchés financiers ne tolèrent pas le manque d'engagement et exercent sur eux une pression d'un tout autre ordre. En fin de compte, chacun a son propre fardeau à porter."
Alors, comment porter ces préoccupations communes à l'ordre du jour européen, Erwin?
Erwin: "En dessous de la ligne, c'est moins complexe qu'il n'y paraît, car la tendance de base est identique partout. Dans le sud de l'Europe, le marché continue de croître ici et là, les Pays-Bas se portent également assez bien, mais dans la grande majorité de l'Europe, le marché stagne. Les détaillants et les fournisseurs disent tous deux que la situation est difficile. Nous essayons de porter cette préoccupation commune au niveau européen et mondial, même si ce n'est pas une tâche facile sur un continent où les marchés évoluent à des vitesses très différentes. Les gouvernements, la législation, les nouveaux entrants... Ils poussent chacun dans une direction différente, ce qui fait qu'il faut jouer aux échecs sur plusieurs tableaux à la fois.
Au niveau européen, nous distillons un certain nombre de thèmes communs à partir de tous ces signaux de marché différents. Au niveau mondial, le débat sur la décarbonisation et la durabilité domine l'ordre du jour. Au niveau européen, c'est la législation qui nous parvient de Bruxelles qui nous tient le plus éveillés. Cette dernière devient tranquillement une folie en termes de complexité. Au Parlement européen, nous nous efforçons de débarrasser cette législation de ses contraintes et de la rendre plus entreprenante et réalisable."
"L'invasion chinoise du marché du commerce électronique n'est pas un phénomène passager, mais une donnée structurelle" - Erwin Van Osta
Des pirates de l'air sur la côte
Erwin vient de souligner la présence de nouveaux entrants sur la scène européenne. Comment voyez-vous la concurrence croissante des plateformes de commerce électronique telles que Temu?
Erwin: "Bien sûr, je ne me réjouis pas immédiatement de l'arrivée de nouveaux concurrents. La concurrence permet de rester vigilant, mais lorsque le nombre de concurrents est faible, un terrain de jeu surpeuplé est étouffant. D'un autre côté, il ne faut pas se faire d'illusions, on ne va pas arrêter ces plateformes chinoises comme ça. Des milliards de colis entrent en Europe chaque année, et rien qu'en Belgique, on parle d'environ un milliard par an. Essayez de contrôler correctement un flux aussi gigantesque.... L'honnêteté nous oblige à reconnaître qu'il ne s'agit pas d'une vague passagère, mais d'un fait structurel qui s'est installé durablement dans le paysage. C'est pourquoi nous menons des consultations intensives avec les gouvernements afin de garantir des conditions de concurrence équitables ."
Caroline: "Du point de vue des fabricants, tout dépend de cette synergie juridique. Si elle est garantie, beaucoup de choses peuvent déjà basculer. Entre-temps, la réalité oblige les canaux traditionnels à mettre en avant leur individualité plus que jamais, car des éléments tels que le service et la confiance des consommateurs restent immuables. Bien entendu, le cadre législatif général doit nous donner la marge de manœuvre nécessaire."
Erwin: "En fin de compte, il n'y a pas d'autre recette que d'être sans cesse meilleur que l'autre partie. Le commerce électronique reste une plaie ouverte pour le commerce de détail physique et, franchement, en termes d'omnicanalité, nous sommes loin d'être à la hauteur. Dans le même temps, nous ne devons pas oublier que le commerce de détail physique en Belgique reste très fort. Personnellement, je suis plus inquiet de la montée en puissance des chaînes de magasins discount que d'Amazon. Des acteurs comme Action se développent rapidement et construisent entre-temps des marques européennes solides, y compris dans des segments tels que l'outillage et la décoration. Il s'agit de rivaux physiques qui pénètrent de plus en plus profondément dans notre territoire, et nous devons y répondre."