Xavier Deville:"Nous sommes dans une période d'interdiction permanente"
Le président de Prodipresse et membre de Corbis ne mâche pas ses mots

Le secteur des libraires-presse traverse une période particulièrement délicate. Entre le durcissement constant de la réglementation anti-tabac, l’évolution des habitudes de consommation et la concurrence accrue, la profession doit se réinventer pour survivre. Diversification, innovation et coopération entre acteurs du secteur apparaissent aujourd’hui comme des pistes indispensables pour maintenir la viabilité de ces commerces.
C’est dans ce contexte que Kiosk est allé partager un café avec Xavier Deville, président de Prodipresse et co-fondateur de la fédération nationale Corbis.
Bonjour, Xavier. La dernière fois que nous nous sommes parlé, c'était en 2024. Quels sont les changements qui ont le plus affecté le travail de nos lecteurs depuis?
"Sans aucun doute les règles anti-tabac. Aujourd’hui, ce qui pose problème, ce n’est pas tant l’existence de règles, c’est leur imprévisibilité et des changements tous les six mois. Il n’y a pas de plan ni de vision à long terme de la part du gouvernement permettant aux commerçants de se préparer. Il n’y a pas de concertation non plus, on nous impose des règles avec des délais hyper courts, nous investissons pour nous y conformer, puis celles-ci peuvent être contestées au Conseil d’État et doivent être revues. Résultat: les investissements réalisés et le business model deviennent inutiles ou caduc. C’est révoltant."
"Par ailleurs, le ministre de la Santé et son administration vont souvent bien au-delà de ce que prévoit la loi. Les mesures deviennent plus strictes que nécessaire: par exemple, il n’est par autorisé de réapprovisionner les produits du tabac en journée ni d’ouvrir l’armoire lorsque des clients sont présents. Pourtant, nous restons des commerçants qui vendons un produit légal. Si un client qui me demande cinq paquets alors qu’il n’y en a plus que trois en rayon, dois-je lui demander de sortir, fermer mon commerce, faire le réassort et puis rouvrir? Nous ne vendons pas des produits illégaux. Bien sûr, nous savons tous que le tabac est nocif pour la santé mais il reste légal et représente une source importante de recettes publiques via la TVA et les accises."
"Si un client me demande cinq paquets alors qu’il n’y en a plus que trois en rayon, dois-je lui demander de sortir, fermer mon commerce, faire le réassort et puis rouvrir?"
"Toutes ces réglementations, souvent complexes et changeantes, créent une grande confusion, y compris dans le chef des inspecteurs. Les interprétations et autorisations varient d’un magasin à l’autre. Ce qui est accepté dans un magasin à Anvers ne le sera peut-être pas à Liège. Et comme ces règles ne sont pas prévisibles, il est impossible de les planifier et d’être certain que ce que l’on fait est juste. Aujourd’hui, on nous demande d’investir dans de grandes armoires fermées à clé pour stocker plusieurs mètres de produits – tabac classique, cigarettes électroniques, vapoteuses, papiers, filtres – et demain on nous dira peut-être que seuls un ou deux arômes seront encore autorisés. Les investissements réalisés pour stocker l’ensemble des produits deviennent alors inutiles."
"Il n’y a pas de vision claire et à long terme. On navigue à vue, au gré des décisions politiques. Si demain, Frank Vandenbroucke pouvait créer une loi avec l’interdiction totale du tabac en Belgique, il le signerait probablement immédiatement. Il considère que le marché parallèle n’est pas son problème, ni 500 millions d’accises perdues en 2025, ni le marché illégal détenu par les narco trafiquants. Pour lui, le tabac est nocif, donc il faut l’éliminer. C’est une approche très dogmatique et pas pragmatique qui ne tient pas compte des conséquences concrètes sur le terrain."
Pensez-vous qu'il n'y aura qu'un seul arôme pour les cigarettes électroniques cette année?
"Je pense que oui. Vu la manière dont le ministre s’exprime actuellement et les discussions en inter-cabinet, il est très probable que cette mesure soit introduite cette année. Dans son communiqué de presse, il a mis en avant les arguments positifs observés aux Pays-Bas. Mais si l’on consulte les études disponibles, on voit aussi des effets négatifs qui eux, ne sont pas mentionnés. Par exemple, on estime qu’environ 80 % des consommateurs néerlandais achètent désormais leurs arômes fruités à l’étranger."
"Si les consommateurs continuent à acheter du tabac ailleurs, légalement ou illégalement, les objectifs de santé publique ne sont pas atteints. De plus, les prix augmentent fortement mais la Belgique n’est pas une île. Nous sommes entourés de pays voisins. Ce qui se passe en Australie est intéressant: le gouvernement y est revenu sur certaines mesures après avoir constaté qu’ils étaient allés trop loin."
"En Belgique, la situation est différente. Les ligues anti-tabac ont acquis une telle influence qu’il est devenu politiquement presque impossible pour un responsable politique de revenir en arrière. Nous sommes entrés dans une période d’interdiction permanente. Plus personne ne veut défendre ce dossier publiquement."
Alternative
N'est-il plus possible de changer ça?
"Peut-être pas totalement mais il serait possible d’adopter une approche plus équilibrée. Oui, le tabac est nocif, mais il reste environ 12 à 15% de fumeurs quotidiens qui ne cesseront probablement pas de fumer. Que fait-on pour eux? Quand les médicaments ne réussissent pas à les faire arrêter, on ne leur propose pas suffisamment d’alternatives moins nocives. Le vapotage devrait servir d’outil pour aider les fumeurs adultes à arrêter et non être considéré uniquement comme un problème."
"Le ministre affirme parfois qu’il ne sait pas ce que contiennent les e-liquides. Pourtant, tous les produits légaux ont été déclarés au ministère de la Santé et figurent sur une liste officielle. Ce qu’il ne connaît pas, ce sont les produits illégaux – et c’est précisément ce marché qu’il faudrait combattre."
"Les reportages récents ont montré que de nombreux jeunes se procurent leurs produits en dehors des circuits légaux. Si un libraire-presse refuse de vendre à un mineur – par exemple grâce à une caméra IA qui détecte l’âge à la caisse – ce jeune ira simplement acheter ailleurs, dans un night-shop par exemple."
Night-shops
Avez-vous encore des réunions de temps en temps avec le ministre Vandenbroucke ou des membres de son cabinet?
"Avec mes collègues de Perstablo on a compris que le ministre ne souhaitait plus nous rencontrer car il nous considère comme un lobby du tabac. Les réunions ont pratiquement disparu."
"Dernièrement, un responsable du SPF Santé publique m’a montré une étude indiquant qu’aucun night-shop n’avait été contrôlé pendant une certaine période. Je lui ai demandé pourquoi et s’il allait communiquer ces chiffres publiquement. La réponse a été que les clients mystères mineurs ne peuvent pas être utilisés pour contrôler ces commerces parce qu’ils sont ouverts en dehors des heures normales. Mais ce n’est pas notre problème. Si un vendeur dans mon magasin commet une infraction, je serai sanctionné. La loi doit être la même pour tous."
"On veut maintenant modifier la loi pour permettre ces contrôles dans les night-shops mais dans la pratique il existe toujours deux poids, deux mesures. On voit encore des magasins afficher les mots “tabac” ou “vape”, alors que cette publicité est interdite depuis longtemps. Les sanctions ne sont pas appliquées. C’est très frustrant. Nous respectons les règles mais il faut qu’elles soient appliquées à tout le monde sans exception."

Incompréhension
Vous ne remarquez aucune compréhension de la part de nos décideurs politiques?
"Pas vraiment. Jan Jambon a même dit aux collègues de Perstablo que les libraires-presse feraient mieux de louer leur rez-de-chaussée plutôt que d’exploiter leur commerce. Cela en dit long sur la vision que certains ont de nos commerces de proximité."
"Beaucoup de responsables politiques ne comprennent pas le fonctionnement économique de notre secteur. La marge sur le tabac est passée d’environ de 8 % à 3 %. Lorsqu’on lui a expliqué que l’État perd environ 500 millions d’euros à cause du marché illégal, il a répondu que cet argent serait trouvé ailleurs. C’est inquiétant!"
"La prochaine étape sera probablement la limitation du nombre de points de vente de tabac. Une décision doit être prise avant le 31 décembre 2026. Les commerçants devront choisir: vendre de l’alimentation (avec demande d’autorisation de l’ASFCA) ou vendre du tabac. Dans une grande ville, cela peut fonctionner. Mais dans un petit village de la province de Luxembourg? Les fumeurs devront-ils parcourir 40 km pour acheter un paquet? Personne n’a de réponse."
"La ministre des Indépendants et des PME, Eléonore Simonet et le ministre de l’Economie, David Clarinval sont presque les seuls au gouvernement à s’intéresser à nos préoccupations."
Pessimiste
Que pensez-vous qu'il arrivera à notre pays si l'on continue dans cette voie?
"La conséquence est assez simple: si la vente de tabac devient impossible dans les commerces qui vendent aussi des produits alimentaires, les détaillants abandonneront le tabac. La marge est trop faible: vendre pour 100 € de tabac rapporte environ 3 €, alors que 100 € de boissons ou de confiseries peuvent rapporter 40 à 50 €."
"Mais les gens ne vont pas arrêter de fumer du jour au lendemain. Les 15 % d’adultes qui fument continueront à chercher des cigarettes ailleurs, notamment sur le marché illégal. Cela peut entraîner des problèmes de sécurité et l’apparition de réseaux criminels, comme on le voit déjà dans certains quartiers de grandes villes européennes. Pour être honnête, je ne suis pas très optimiste pour l’avenir du réseau tabac belge si cette tendance se poursuit. "
Le métier de libraire-presse est donc à réinventer?
"Oui, mais pas par choix: par nécessité. Comme la vente de journaux a diminué, nous devons nous adapter. Les habitudes de consommation évoluent et nous devons évoluer avec elles."
"Autrefois, un marchand de journaux pouvait rester derrière sa caisse: les produits étaient livrés et il suffisait de les vendre. Aujourd’hui, ce modèle n’existe plus. Il faut être un véritable commerçant et penser au parcours client dans son magasin. Il est fini le temps ou les quotidiens et hebdomadaires se trouvaient au comptoir et le client rentrait et sortait illico presto. Il faut qu’il déambule et découvre les différentes offres du magasin. Soit la caisse est à l’entrée et les hebdos au fond ou l’inverse mais comme chez IKEA (en version soft) le parcours client va conditionner les achats avec les produits d’impulsion à la caisse comme en grande distribution."
"La presse reste cependant la base de notre métier. La distribution de la presse est essentielle pour la démocratie. Pendant la pandémie, nous avons pu rester ouverts parce que nous distribuions de l’information. Les réseaux sociaux ne peuvent pas remplacer ce rôle."
"Même si les ventes de journaux diminuent, certaines publications spécialisées se portent bien, notamment celles qui proposent des analyses approfondies. Des titres belges comme Médor ou Wilfried en sont de bons exemples. Il appartient aux libraires-presse de leur donner de la visibilité. Selon l’emplacement du magasin, il peut aussi être intéressant de proposer des journaux étrangers."
" Au-delà des trois piliers traditionnels, la diversification est essentielle, mais elle doit correspondre aux attentes de la clientèle. L’organisation du magasin joue également un rôle: les produits doivent être placés de manière stratégique pour stimuler les achats impulsifs. Je le répète, il faut réfléchir au parcours du client dans le magasin et aux associations possibles entre produits."
"Il est aussi intéressant de proposer des produits avec une histoire: par exemple des produits locaux (alcool, miel, chocolat), que l’on ne trouve pas dans la grande distribution. Les livres, la papeterie ou les cartes de vœux offrent également de bonnes marges."
"Je le répète, il faut réfléchir au parcours du client dans le magasin et aux associations possibles entre produits"
" Enfin, le conseil au client est essentiel. Un client bien accompagné reviendra, même s’il passe devant d’autres magasins avant d’arriver chez vous. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle peuvent aussi être utiles pour promouvoir des événements ou des produits."
"Aujourd’hui, les libraires-presse doivent constamment se réinventer et une marque collective comme 'les libraires-presse' y travaille tous les jours. Ceux qui commencent seulement maintenant à se diversifier ou à proposer des services comme la livraison de colis sont déjà en retard."
Press Expo édition 2
Notez déjà la date du 18 avril 2027 dans votre agenda. C’est ce jour-là que se tiendra la deuxième édition de Press Expo, toujours à Brussels Expo, comme l’a annoncé Xavier Deville à la fin de l’entretien.
"Nous ne savons pas encore si les fabricants de tabac pourront être présents. Des discussions sont toujours en cours avec les services du ministre de la Santé. Il n’est évidemment pas question que des exposants vendant un produit légal se voient infliger une amende."

